Interview croisée de directeurs d’école : Père Jacques Randrianary S.J., Dr Tantely Harinjaka Ravelonjatovo et Rojo Razafimbelo

Interview croisée de directeurs d’école : Père Jacques Randrianary S.J., Dr Tantely Harinjaka Ravelonjatovo et Rojo Razafimbelo

Le métier de journaliste suscite de plus en plus de vocations. Les écoles de journalisme sont en plein essor. Quel est donc leur point de vue par rapport à la mutation du journalisme et au développement des nouveaux médias ? Nous avons lancé le débat avec des directeurs d’écoles.

Quel est votre point de vue sur le monde actuel du journalisme et de la liberté d’expression ?

Père Jacques Randrianary S.J. (J.R.) : Le journalisme est un indicateur de prospérité sociale et de civilisation. Se trouvant dans un monde en évolution, le journalisme ne peut se séparer de l’information qui se transmet à la société et c’est le travail d’un journaliste de le faire. Le journalisme est donc un moyen de communication de la société. Dans la situation actuelle, nous parlons de liberté d’expression dans le monde du journalisme. Cependant, dans l’exposé des motifs du Code de la communication de 2016, il a été clairement spécifié que : “la liberté fondamentale est un principe acquis depuis de longues dates à Madagascar. Cependant, la liberté d’expression s’est toujours heurtée à la notion d’ordre public”. Le journaliste est responsable des informations qu’il diffuse. Pourtant, la liberté d’expression n’exclut pas ses responsabilités par rapport aux informations qu’il transmet, qui doivent être véridiques et de source fiable. Il doit le transmettre librement et sans contrainte. Nous avons constaté qu’au cours de la période de Transition, Madagascar a été classé 100e en termes de liberté d’expression. Aujourd’hui, il y a eu une certaine amélioration et nous étions au 87e rang en 2020. Je réitère, “la liberté d’expression est au cœur de l’individualité humaine et constitue l’un des fondamentaux essentiels d’une société sûre et prospère”. De ce fait, la liberté ne doit pas être entravée dans le domaine de la communication.

Dr Tantely Harinjaka Ravelonjatovo (Dr T.H.R.) : Le monde du journalisme appartient plutôt aux patrons de presse qu’aux écoles de journalisme. Ces dernières forment les journalistes sur les techniques, mais le contenu appartient toujours aux premiers. Les contenus sont concernés par les principes de liberté d’expression. Il appartient à l’État malgache de fixer les règles de liberté. Des droits fondamentaux ont été ratifiés, mais on doit toujours concevoir des règles propres à un pays selon la culture et les autres contextes. Actuellement, les nouveaux médias sont de plus en plus utilisés par les journalistes classiques et les journalistes citoyens. On y trouve des violations des principes, par ignorance. Il faut également adapter les textes et tenir compte de la culture et des contextes locaux. D’autant plus que chez nous, il y a des proverbes qui disent : “izay mangina volamena”, “ny marina mitavozavoza tsy maharesy ny lainga tsara lahatra”… Il faut donc gérer, sans oublier le fait que notre culture politique évolue également.

Rojo Razafimbelo (R.Z) : Dans le cadre de l’exercice de leur métier, plusieurs facteurs influent sur l’activité professionnelle des journalistes : les patrons de presse, les contraintes socioéconomiques ou politiques et même leur motivation professionnelle. Les informations produites sont ainsi formatées en fonction de ces diverses contraintes. Aussi, la lutte pour la liberté d’expression et la liberté de presse ne devrait pas être considérée comme une bataille achevée, mais un défi constant et continu, en tenant bien compte de ces divers aspects qui peuvent influencer le journaliste dans son activité.

Il appartient à l’État de fixer les règles de liberté. Cela ne constituerait-il pas en lui-même une entrave aux principes même de la liberté ? Ne serait-ce pas un risque de dérive de la part du pouvoir étatique ?

J.R. : Liberté ne signifie pas que tout est permis. Et je ne cesserai de souligner l’importance de la véracité de l’information. Il faut dire la vérité même si cela a des impacts sur une telle ou telle personnalité, selon notre déontologie. C’est le travail du journaliste. L’objectif est de susciter un changement de comportement au niveau de la personne à qui nous transmettons l’information. Mais il est dommage que, lorsque cela concerne l’État, le concept d’ordre public est évoqué. La liberté est quand les journalistes sont conscients qu’ils sont responsables de leurs propos. Le journaliste doit tout de même vérifier l’information qu’il transmet. Ainsi, la liberté ne peut être séparée de la responsabilité et de la véracité de l’information. J’ai précédemment parlé des exposés des motifs du Code de la communication, l’État les a précisés à l’avance. Selon moi, ils servent de balises. Cependant, la liberté d’expression s’est toujours heurtée à cette notion d’ordre public. Nous rencontrons cette réalité à Madagascar. L’État abuse de cette notion d’ordre public quand elle sent que sa sûreté est menacée. Même si nous avons notre liberté, elle est toujours limitée. De ce fait, le travail de journaliste est complexe et délicat par rapport au concept de liberté
d’expression.

Dr T.H.R. : On ne peut pas faire “n’importe quoi” dans un pays comme le nôtre. Il y a des lois, des institutions comme la Haute cour constitutionnelle. Notre liberté s’arrête là où commence celle des autres. Donc, c’est à l’État d’en définir les limites. La liberté est en fait une arme à double tranchant : on est libre, mais il y a des limites. Dans ce cas, il y a un grand risque de dérive du pouvoir étatique. Cependant, quand je dis l’État, je pense à un consortium qu’on construit pour fixer les règles avec le concours des agents de l’État, car ce sont eux qui peuvent mobiliser les forces en cas de dérive. Même en cas de dérive de l’État, le Conseil d’État peut intervenir. En cas de dérive des journalistes, les structures en place peuvent intervenir pour recadrer la situation. L’État ne se résume pas au ministre ou au gouvernement, c’est tout un ensemble d’institutions.

R.Z : On ne saurait prétendre que le droit d’informer est pleinement exercé si l’information est arbitrairement mutilée. Il n’appartient à aucun pouvoir économique ou politique d’exercer une censure préalable.

Dans le système actuel, ce sont surtout les patrons de presse qui sont concernés par les questions de liberté d’expression dans le journalisme. Qu’en est-il donc de l’essence même de la liberté, ainsi que de l’éthique et de la déontologie journalistiques ?

J.R. : Le journaliste jouit d’une liberté et doit respecter une certaine déontologie et éthique en termes de véracité de l’information. Les normes de la déontologie sont également à respecter à la collecte d’informations, et le journaliste doit obtenir l’accord de la personne avant leur diffusion. Le domaine est très délicat. Par ailleurs, la liberté du journaliste se heurte également aux conditions imposées par l’entreprise pour laquelle le journaliste travaille.

Cette dernière appartient parfois à un parti politique, de ce fait, il est toujours sous contrôle. Même s’il a une information à transmettre, sa liberté reste limitée. C’est l’une des raisons pour lesquelles un journaliste quitte un organe de presse, car s’il reste dans cette entreprise, il ne pourra jamais exprimer ce qu’il veut vraiment transmettre. Sa conscience ne peut accepter cette situation qui ne correspond pas à l’éthique et la déontologie qu’il est voué à respecter. Le travail du journaliste est d’éduquer les clients des informations et la communication est très importante dans son travail.

Dr T.H.R. : Le Code de la communication dispose qu’en cas de problèmes ou de publication de fausses informations l’État peut attaquer en justice les rédacteurs en chef et les directeurs de publication, les administrateurs d’un titre ou d’un organe de presse. Ce code a vu le jour, car nous constatons que ces personnes ont des responsabilités. Pour nous qui formons, nous assurons qu’il y a la liberté d’expression et de parole. Mais la situation peut ne pas refléter cette réalité une fois dans le monde professionnel : c’est le patron qui décide, avec les rédacteurs en chef et les directeurs de publication, des informations qui peuvent sortir ou pas. Pourtant, les patrons de presse sont, la plupart du temps, des politiques ou des opérateurs économiques. Ils ont tendance à imposer des sujets aux journalistes, dans la mesure où cela sert leurs intérêts.

C’est la raison pour laquelle j’ai dit qu’il faudrait adapter les textes en prenant en compte le contexte local. Il incombe aux journalistes de faire valoir leurs droits. Je vais vous citer un exemple : un journaliste a été contraint par ses patrons de divulguer ses sources, dans un certain contexte politique donné. Comme cela allait à l’encontre des principes du métier, il a préféré démissionner. Ce genre de situation illustre combien la question de la liberté d’expression est difficile à cerner.

En quoi une école de journalisme est-elle importante dans le paysage médiatique malgache ?

J.R. : Les journalistes sont tenus à des règles déontologiques, dont les bases sont la vérification, la traçabilité et la protection des sources. En France, par exemple, il y a la Charte des devoirs professionnels des journalistes français rédigée en juillet 1918, révisée en 1938 et en 2011, qui stipule : “ un journaliste digne de ce nom s’interdit d’évoquer un titre ou une qualité imaginaire, d’user des moyens déloyaux pour obtenir une information et surprendre la bonne foi de quiconque”. C’est la fonction même de l’école : former et aider des stagiaires à mieux jouer leur rôle. Mais il s’agit surtout de donner de nouvelles connaissances, des savoirs théoriques, des théories universelles du métier et de la filière. Et aussi développer des nouvelles compétences, savoir-faire et savoir-faire faire, tout en modelant de nouvelles attitudes : savoir être ou savoir-faire avec le savoir devenir.

Ici, au sein de l’école, en termes d’éducation, nous œuvrons à aider les étudiants en termes d’apprentissage avec les cours théoriques. Mais cela n’est pas suffisant pour développer les compétences. De ce fait, il y a également des cours pratiques. Nous avons un atelier de production de six semaines. C’est comme un stage interne durant lequel les étudiants effectuent réellement le travail de journaliste. Il y a également les comportements que l’on inculque aux étudiants à l’école. Ainsi, l’école forme le savoir, la compétence, mais surtout l’attitude. L’ensemble constitue le domaine de formation de l’école dans le monde du journalisme. Les stages sont effectués par la suite pour orienter et déjà habituer les étudiants au monde professionnel en matière de journalisme.

Dr T.H.R. : Tout simplement parce que les journalistes travaillent dans le domaine de l’éducation au même titre que les enseignants (information, éducation et communication). Les citoyens acquièrent des connaissances à travers les publications journalistiques, et il n’est pas tolérable que ces dernières contiennent des erreurs liées au niveau intellectuel des journalistes, aussi bien du point de vue de la forme que du contenu.  

R.Z : Une école de journalisme joue un rôle essentiel dans le paysage médiatique à Madagascar, en ce sens où elle éveille des passions et des vocations, forme les jeunes aux b.a.-ba et aux subtilités des métiers de l’audiovisuel et du journalisme et les prépare à travailler avec rigueur et selon les exigences du métier.

Êtes-vous satisfait du profil des journalistes que vous avez formés ?

J.R. : Rien n’est parfait, il faut toujours améliorer. Dans le monde du journalisme à Madagascar, plusieurs sortants de notre école sont devenus des hauts responsables. L’offre de formation donnée par l’école est constituée par : la communication médiatique ou le domaine du journalisme, la communication organisationnelle, la communication événementielle et la communication sociale. Durant les quatre dernières années, nous avons constaté que les étudiants qui choisissent la communication médiatique commencent à diminuer en faveur de la communication organisationnelle ou événementielle. C’est là qu’on constate ce que veulent les jeunes en ce moment et que nous avons continuellement besoin d’amélioration et de réajustement. Bien que certains aient des ambitions et les compétences nécessaires, ce n’est qu’une fois dans leur milieu professionnel respectif qu’ils rencontrent les réelles contraintes du métier.

Dr T.H.R. : La mention Commo que je dirige ne forme pas des journalistes en soi. Elle forme des spécialistes en communication, y compris les journalistes. Ils ont des connaissances fondamentales, sur la communication médiatique par exemple en troisième année, et apprennent les techniques journalistiques avec des professionnels pendant le cursus ou durant le stage. Les principes acquis en milieu académique sont parfois oubliés par les étudiants quand ils sont sur terrain ou quand ils évoluent dans leur milieu professionnel. De plus, certains principes ne sont pas toujours acceptés par les patrons de presse. Nous ne sommes jamais satisfaits, mais nous essayons de faire avancer les choses.  

R.Z : Notre institution forme les jeunes aux principes fondamentaux du métier de journaliste, en tenant compte et en encourageant le choix de carrière des étudiants. Aussi, à leur sortie de l’école, nos étudiants sont bien engagés dans leur orientation professionnelle, en l’occurrence des jeunes qui seront de futurs journalistes.

Quels sont les défis et les obstacles dans la formation de journalistes ?

J.R : Notre premier défi est de former des journalistes bien compétents, capables de livrer des informations de qualité aux Malgaches. Les obstacles sont d’ordre interne et externe. Les obstacles intérieurs consistent en ce que, de nos jours, les jeunes veulent tout avoir en même temps. Ils ne veulent pas faire de recherches approfondies, ils utilisent internet pour obtenir immédiatement ce qu’ils veulent. Nous nous sommes mis au défi de mettre en place des cours de documentation pour obliger les étudiants à fréquenter les bibliothèques et de faire des recherches sur terrain.

À cause de la pluralité d’informations, les étudiants ne savent plus filtrer les bonnes informations des mauvaises. Les rumeurs prédominent, entravant ainsi le métier de journaliste. Beaucoup s’en rendent compte vu que les réseaux sociaux diffusent rapidement les informations. C’est un grand problème pour la formation en termes d’obstacle interne. L’appropriation du « mojo » ou mobile journalism constitue aussi un grand problème, car il est encore difficile pour les jeunes d’y adhérer petit à petit. Le manque de volonté s’ajoute à tout cela.

En ce qui concerne les obstacles externes, la pandémie de la Covid-19 a limité et changé nos offres de formation. Les heures de cours ont diminué, les périodes de stages ont été limitées. Entre-temps, nous avons mis en place le programme « moodle » de cours en ligne afin que les étudiants puissent se former même s’ils ne viennent pas en présentiel. Mais là, on constate que l’autodiscipline est encore difficile pour les étudiants. Un autre obstacle extérieur concerne les entreprises qui ont leur propre politique. Les étudiants ne peuvent pas y apporter le changement auquel ils aspirent.

Dr T.H.R. : Certains pensent que l’on n’a pas besoin de formation pour être journaliste. Le métier est également en mutation avec la prolifération des nouveaux médias, où tout le monde peut faire du journalisme à sa manière. Mais il ne faut pas oublier que ceux qui travaillent dans les médias ne sont pas toujours des journalistes. Donc, il faut combiner la formation en journalisme avec celle en communication médiatique. Il est à souhaiter que les journalistes se forment tout au long de leur carrière et pensent à former la relève.

R.Z : Le principal défi réside dans la découverte de la vocation, car on ne devient pas journaliste par accident. Notre pays a besoin de journalistes engagés et passionnés. Par ailleurs, les conditions de travail et la motivation professionnelle des journalistes dans les maisons de presse ont tendance à démotiver les jeunes dans leurs choix de carrière.

Il ne serait pas tolérable que les publications journalistiques contiennent des erreurs aussi bien sur le fond que sur la forme. Jusque-là, il n’y a aucune université publique qui ait ouvert une filière dédiée au journalisme qui, en passant, a des particularités qui vont au-delà de la communication en soi. Ne serait-il donc pas mieux d’avoir un cursus spécialisé en journalisme ?

Dr T.H.R. : Ce que je viens de dire va dans ce sens. Mettre en place une école est en effet très important. Le ministère de la Communication et de la Culture (MCC) a organisé des formations ponctuelles. Le but est qu’il y ait des formations, je ne dirai pas de haut niveau, mais juste de niveau nécessaire. Lors de notre intervention dans le cadre de la formation en journalisme d’investigation avec l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), nous avons constaté que dans les grandes villes, les journalistes ont en général le niveau bacc, licence, bacc +4 ou bacc +5. Il y en a même qui préparent leur doctorat. Mais en province, on a souvent des journalistes de niveau Brevet d’études du premier cycle (BEPC). C’est un enjeu central. Le niveau d’éducation et le niveau intellectuel des journalistes ne sont pas homogènes au niveau national. Entre le niveau BEPC et le niveau doctorat, il y a un grand fossé en termes de niveau intellectuel. Pourtant, comme je l’ai dit plus haut, les journalistes contribuent également à l’éducation.

Ils ne doivent donc pas faire d’erreurs. De plus, les publications journalistiques sont comme les dictionnaires : ce sont des documents de référence. Pour le public, quand une information est publiée par un journal, cela signifie que c’est officiel. Au sein de l’Université d’Antananarivo, une formation en journalisme financée par la Banque mondiale avait été organisée dans les années 90. Quand le contrat de financement est arrivé à son terme, la formation a pris fin. Le fait est que toutes les écoles publiques et privées en sciences sociales peuvent former des intellectuels qui, après, peuvent faire du journalisme, même si la spécialisation n’existe pas. La tendance est observée actuellement. Des étudiants de niveau bac+2 ou +3 font du journalisme. Ils estiment que c’est un débouché naturel pour ceux qui ont suivi un cursus littéraire. D’autres pensent également qu’on n’a pas besoin de formation en soi, mais qu’on a plutôt besoin d’un certain niveau. Globalement, quand nous avons un niveau intellectuel suffisant, les stages pratiques, les encadrements ou autres peuvent permettre d’entrer dans le milieu.