Gaëlle Borgia : Le journalisme utile

Gaëlle Borgia : Le journalisme utile

Elle est devenue une figure de proue du journalisme sur la scène locale. Ses récits font parler, fédèrent et divisent parfois l’opinion publique, mais ils ne laissent jamais insensibles. Gaëlle Borgia partage à Politikà son parcours ainsi que sa détermination à apporter des impacts positifs à Madagascar, par le prisme du journalisme.

Une vidéo sur les réfugiés climatiques de la région Androy, publiée sur les réseaux sociaux par Gaëlle Borgia, le 21 juin, a suscité de nombreuses réactions d’encouragement, de stupéfaction et… d’indignation, notamment de la part de certaines autorités étatiques et traditionnelles. Certains découvrent le visage de la journaliste lauréate du prix Pulitzer, d’autres mettent un nom sur une signature particulière. Gaëlle Borgia fait parler d’elle.

Interpellation

Gaëlle Borgia grandit en France, mais elle passe régulièrement ses vacances à Madagascar. Elle s’y est attachée et, tout naturellement, elle a choisi d’exercer son métier de journaliste reporter d’images freelance dans la Grande île. Pigiste et productrice de reportages qu’elle propose à différents médias, dont les prestigieux Agence France-Presse (AFP), France 24 ou encore la chaîne franco-allemande Arte. « Je ne me voyais pas exercer mon métier ailleurs. J’ai envie de faire quelque chose d’utile pour ce pays », explique-t-elle.

Sa force de caractère se ressent dans ses interpellations et dans sa conviction de l’importance du métier de journaliste. Sa passion la pousse à se rendre dans des zones classées rouges de la Grande île, et à traiter les points « chauds » des affaires nationales. « Les gens disent que je suis courageuse, mais je ne suis pas courageuse. Je fais juste mon métier », affirme Gaëlle Borgia. À travers ses reportages, elle compte alerter sur des problématiques et interpeller les autorités. « Beaucoup de citoyens ne comprennent pas ce qu’est un quatrième pouvoir et un contre-pouvoir. Ils ne comprennent pas que les journalistes ne travaillent pas pour effectuer la communication des autorités, pour cirer les pompes ou pour s’agenouiller. Je ne m’agenouille pas devant les autorités », avertit-elle. La journaliste clarifie également le rôle de ces dernières. « Les dépositaires du pouvoir sont des personnes à qui on a prêté le pouvoir. Elles ont le pouvoir parce que le peuple a bien voulu les mettre à leur place durant un temps donné. Nous pouvons les interpeller tous les jours. Nous sommes en droit de leur demander des comptes et de le faire de manière respectueuse en se basant sur des faits », dresse-t-elle.

Faux procès

Il est souvent reproché à Gaëlle Borgia de ne projeter, à travers ses reportages et au niveau mondial, qu’une image négative de Madagascar. « Mon métier est de rapporter les faits. Si les témoignages sont malheureux et tristes, je ne peux pas les changer. Malheureusement, les faits ne sont pas roses à Madagascar, tout le monde le sait », défend-elle. Elle pointe du doigt le faux procès dont elle fait l’objet et avoue ne pas comprendre les reproches qu’on lui adresse.

Pour cette journaliste qui soutient avoir à cœur le respect de la déontologie et de l’éthique journalistiques, il serait malhonnête d’enjoliver la situation, de ne pas entendre les souffrances et de ne pas relayer les témoignages. « Je ne vais pas travestir ce que racontent les populations. J’aimerais, moi aussi, être dans un pays où tout est positif », souligne Gaëlle Borgia. De son point de vue, ce sont les reportages taxés de « négatifs » qui sont beaucoup commentés et qui font beaucoup de bruits. Elle réalise aussi des reportages à portée positive, mais ils sont moins vus et moins partagés.

Provoquer le changement

Pour tout journaliste, travailler sur un reportage dont il ou elle espère un impact immédiat, mais qui n’aboutit pas finalement à de changements concrets, peut devenir lassant à la longue. Un buzz chassant l’autre, le temps qu’accorde le public à une information est très limité. Gaëlle Borgia soutient qu’elle se pose des questions tous les jours : « Sommes-nous utiles ? Ne parlons-nous pas dans le vent ? Le journalisme demande beaucoup de travail et la reconnaissance n’est pas systématiquement à la clé. C’est un métier dans lequel on doit toujours repartir de zéro ». Un reportage peut, en effet, être moins bon que d’autres, ce qui est décevant pour tout journaliste.  « Mais je n’ai jamais arrêté, tant que je me remets en question, cela veut dire que ce métier m’intéresse toujours », précise notre interlocutrice.

Pour ce qui est des impacts du travail journalistique, elle assure qu’à force d’informer et de couvrir certains événements, la conscience des citoyens se réveillera. « Certaines personnes auraient envie de s’informer de plus en plus. Plus les reportages sont de meilleure qualité, plus les gens ont envie de chercher l’information. Nous, journalistes, ne le constatons pas à notre échelle, mais peut-être que les informations aident les citoyens. Elles sont utiles quelque part », note-t-elle.

Acharnement

Son reportage sur le Sud malgache a fait grandement parler d’elle. Gaëlle Borgia soutient qu’en tant que journaliste et citoyenne, elle a le droit d’alerter et elle se doit d’alerter sur une situation qu’elle trouve alarmante. Par ailleurs, elle comprend qu’il y ait confusion entre son statut de journaliste et de citoyenne qui interpelle à partir de sa page Facebook. « Je poste une vidéo montrant des personnes en train de manger des chutes de cuir récupérées chez un fabricant de sandales. C’est un fait qui appelle l’indignation obligatoirement. Il n’y a pas d’enjeu d’opinion, il y a un fait, il n’y a même pas débat, je ne me permets pas de dire qui a bien agi ou qui a mal agi, explique-t-elle. Un journaliste est avant tout un citoyen. Le reportage (travail journalistique, NDLR) est le plus objectif possible, je donne la parole à tous les concernés. La vidéo que je poste sur Facebook est différente d’un reportage. Je ne parle pas, à ces moments, au nom de France 24 ou de l’AFP. La difficulté est qu’on m’accorde plus d’importance que j’en ai ».

Même en tant que citoyenne qui s’exprime sur sa page Facebook, elle affirme que ses interpellations ne sont basées que sur les faits. Elle dit être étonnée de l’énergie déployée pour nier la vérité et craint pour la résonance de tels actes sur les autres. « Ce qui me chagrine, c’est que cela apparaîtra comme un signalement aux autres. Si on s’acharne contre quelqu’un comme moi, qui suis journaliste, qui relate des faits, qui alerte, qui interpelle, d’abord sur Facebook, je me dis que cela peut avoir des impacts sur le travail de mes collègues de la presse malgache et internationale, sur tous ceux qui ont envie de militer, de s’engager pour dire des faits.

L’acharnement dont je fais l’objet peut les dissuader de faire leur métier correctement », craint-elle. Outre l’autocensure que peuvent provoquer de telles réactions chez les lanceurs d’alerte et les journalistes, elle se désole aussi du fait que les réactions ne visaient pas la situation qui méritait les attentions. Des réfugiés climatiques étaient livrés à eux-mêmes dans le chef-lieu de l’Androy, ils n’ont pas été pris en charge bien que des aides aient été déployées dans la région. Suite à cet événement, Gaëlle Borgia est plus que déterminée à continuer à aller dans l’Androy et de continuer à raconter des histoires. Cette journaliste indépendante vit dans le moment présent, elle est certaine de rester à Madagascar pour un long moment, mais ne se projette pas sur les deux, les cinq ou dix années à venir. Elle exprime aussi son désir d’ouvrir les idées aux possibilités de faire de bons reportages à Madagascar, de révéler certaines vérités et de donner au public l’envie de jouir d’un journalisme de qualité. « J’ai envie d’être reconnue à travers mes reportages, pour mon honnêteté, pour mon respect de la déontologie et de l’éthique », conclut-elle.