Mamy Nohatrarivo : le dernier des aristocrates

Mamy Nohatrarivo : le dernier des aristocrates

Un peu plus d’un an après sa mort, Mamy Nohatrarivo continue de hanter ceux qu’il a croisés. De L’Express de Madagascar, où il a débuté, au quotidien malgachophone Sakamalaho, en passant par Ao Raha, L’Hebdo et No Comment, Mamy Nohatrarivo laisse toujours une empreinte indélébile là où il passe.

Mamy José Nohatrarivo Rakotondrajaona ne se destinait pas au journalisme. C’est le journalisme qui se destinait à lui. Grand baroudeur, il aimait la brousse. Modeste, il ne prenait jamais de grands airs, mais adorait le grand air, là où il pouvait assouvir sa passion d’aventures et sa pulsion de liberté. Avant d’être journaliste, Mamy Nohatrarivo était un sujet de journalisme. Bouvier nomade, salinier… Il a fait mille métiers qui lui permettront plus tard de connaître chaque sujet, chaque phénomène, sur le bout des doigts.

Un survivant

En fait, Mamy Nohatrarivo a suivi une formation pour devenir professeur de français. Après l’École normale niveau III, actuellement École normale supérieure, il s’en est allé enseigner ce qu’il a appris à Ampanihy. Il y retrouve l’amour, celui avec un grand A, comme celui qui rime avec liberté. Avec les risques que cela implique, y compris celui de la survie. Mamy Nohatrarivo était, justement, un survivant. Le 19 juillet 1964, il faisait partie des rares rescapés de l’accident d’avion, d’un DC4 d’Air Madagascar, au décollage d’Ivato, qui a coûté la vie à 42 passagers dont le ministre des Affaires étrangères d’alors, Albert Sylla, le père du futur Premier ministre Jacques Sylla.

Ses expériences amassées au gré de ses pérégrinations lui font atterrir à la rédaction de L’Express de Madagascar. Non pas pour être journaliste. Du moins, pas encore. Mais pour corriger les petites coquilles des rédacteurs avant que le journal n’aille sous presse, sans faute et avec élégance. L’élégance qu’il n’a pas au quotidien, Mamy Nohatrarivo l’avait dans l’esprit et la manière d’exercer sa profession. Mamy Nohatrarivo était au journalisme ce que Gainsbarre était à la chanson : toujours en train de bogarter tout en sirotant sa liqueur classique et distillant ses histoires existentielles entre deux coups de stylo rouge.

Le Démon de la bougeotte

Un jour, ou plutôt un soir, car c’était à une époque où la rédaction du journal se faisait en vol de nuit, un collègue lui flanque un surnom, Mamy Kha, d’après un artiste que ce dernier a rencontré à Antsiranana. Depuis, ce sobriquet lui est resté. Une petite anecdote que ceux qui ont moins de 20 ans de journalisme ne peuvent connaître. « Tu as plein d’histoires à raconter, pourquoi tu n’écris pas ? », lui a dit, un soir également, l’auteur de ces lignes. Il allait alors vers la cinquantaine, un âge où d’ordinaire, on pense plutôt à la retraite qui se profile à l’horizon.

Mais Mamy Nohatrarivo n’est pas de cet acabit. Le démon de la bougeotte ne l’ayant jamais quitté, il quitte le bureau du correcteur quelque temps après pour endosser le gilet multipoche de journaliste. Reporter au long cours, il lui arrive de rester si longtemps au fin fond de la brousse au point d’épuiser toutes ses ressources. Mais au retour, ses « pages spéciales » sont des mines précieuses d’informations et de découvertes sur les réalités du Madagascar profond. Mamy Nohatrarivo devient journaliste sur le tard, au soir de sa vie. Mais comme tous ceux qui ont beaucoup vécu, il se place vite en haut du panier comme s’il a toujours été là, avec l’attitude du vieux routard en plus. Il aimait le partage. Cela se sentait dans ses articles, mais aussi autour de lui. Aux jeunes journalistes qui l’ont fréquenté, il a toujours laissé un morceau de lui, de ses connaissances et de son savoir. « Quant à faire du journalisme, autant faire partie de son aristocratie », disait-il à ses protégés. Mamy Nohatrarivo était le dernier des aristocrates de la plume.

Il dépensait sans compter et sans paraître s’y intéresser, intellectuellement s’entend. Il n’avait plus l’âge ni le temps d’être carriériste. Et pourtant, il avait connu une carrière bien remplie. Le 19 mai 2020, suite à une longue maladie, il s’en est allé sur la pointe des pieds comme pour s’excuser d’avoir vécu de manière intense.