Dany Be : un instantané du photojournalisme

Dany Be : un instantané du photojournalisme

Daniel Felix Rakotoseheno, dit Dany Be, est l’icône du photojournalisme malgache. Véritable monument vivant, à 87 ans, il garde la mémoire fraîche et se souvient avec facilité des événements, avec leurs dates précises, dont il a été témoin.

Dany Be se démarque par sa barbe blanche et sa carrure à la Bud Spencer, l’acteur italien principalement connu pour ses comédies d’action tournées en duo avec Terence Hill. Sa bonhomie et sa mémoire photographique le caractérisent et suscitent l’admiration des plus grands. « Cet homme n’a pas écrit, et pourtant, dès qu’il a son vieux Nikormat, son objectif, aussitôt fixé et visé, consiste à ramener des photos de pleine focale qui parlent à l’histoire et pour l’histoire », mentionne dans un de ses écrits le grand journaliste Latimer Rangers, au sujet de Dany Be.

Pionnier

L’éloge est bien mérité pour ce pionnier qui est un véritable patriarche pour les journalistes. En 50 ans de carrière, il a immortalisé des événements nationaux, régionaux et mondiaux grâce à son appareil photo argentique. Plusieurs centaines de milliers de pellicules sont archivées, bien à l’abri, dans son tiroir. De la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), à Addis-Abeba en 1963, aux Jeux olympiques de Mexico en 1968, marqué par la finale du 100 m disputé par l’athlète malgache Jean-Louis Ravelomanantsoa, en passant par trois coupes du monde de football… Il a été le témoin des plus grands évènements auxquels la Nation malgache a participé au sortir de l’indépendance.

Né en pleine période coloniale, ce fils de journaliste a vécu les grands moments de l’histoire du pays, notamment les crises, les insurrections, les périodes de transition… Le reportage qui a marqué au fer rouge Dany Be reste le soulèvement dans le Sud de l’île, dirigé par un certain Monja Jaona, en avril 1971. « J’étais resté dans le Sud durant 20 jours. Des militaires avaient obligé Monja Jaona à se mettre à genoux devant le Président Tsiranana.

Il refusait de mettre ses genoux à terre devant un Président qu’il qualifiait ouvertement d’“assassin” », se souvient le photographe, convaincu d’avoir fait la photo de sa vie lors de cette scène qui manque de gaieté. Dany Be fut l’un des rares journalistes à avoir photographié les évènements sanglants du sud du pays en 1971, quand le parti Monima a dirigé une révolution paysanne violemment réprimée par l’administration Tsiranana. Le 13 mai 1972 également, quand les forces de l’ordre ont tiré sur la foule, sur la célèbre place qui sera rebaptisée de cette date symbolique, le photojournaliste sera là, une nouvelle fois.

« J’ai été témoin d’événements encore plus funestes et horribles. En 1992, j’ai couvert le kere (famine) dans le Sud. J’ai immortalisé, en photo, l’agonie d’un vieillard squelettique, mourant de faim. J’ai aussi photographié l’exécution d’un dahalo (voleur de zébus) après que la foule l’a traîné avec une corde dans les rues du village », raconte-t-il. Les images semblent encore fraîches dans sa mémoire.

Geôle

D’autres événements avaient eu des impacts sur sa propre personne. Dany Be se souvient encore d’un 14 juillet 1983, à huit heures du matin précisément. « La police politique était venue chez moi pour m’emmener et m’incarcérer pendant 31 jours. J’avais en fait pris des photos au cours d’une réunion où la presse n’était pas la bienvenue. Durant la perquisition, ils m’ont volé 2 000 pellicules pleines, la totalité de mes archives des années 60 et 70. Je ne les ai pas retrouvées jusqu’à aujourd’hui », déplore-t-il. 20 ans de travail et de passion sont, ainsi, partis en fumée.

Puis, le vieil homme montre des cicatrices à son épaule et se met à raconter. « En 1959, j’ai été détenu pendant deux jours au cachot de l’armée française pour avoir pris des photos autour du camp militaire de Fiadanana. Ils m’avaient tabassé avant de me laisser repartir. La pellicule m’a été confisquée », narre-t-il, avec une certaine tristesse dans la voix.

Le journaliste est de nature volubile, il aime parler et raconter ses pérégrinations. Mais pour ce qui est de l’information, il préfère laisser parler ses clichés, qu’il qualifie d’ailleurs de « supports sans fard ». « Pour moi, la photo donne à l’information sa véritable nature et sa forme réelle », avait-il dit, à juste titre, en 2016, lors du vernissage de sa dernière exposition. Pour la petite histoire, la photographie est une passion qu’il a eue alors qu’il servait dans l’armée française en 1955. Il était affecté pour assister un lieutenant chargé de faire des photos pendant les marches en brousse. Le jeune Daniel Rakotoseheno remarquait que son supérieur ne voyait pas les vrais « événements » qu’ils étaient censés prendre en photo.

Légende

C’est certainement de là qu’est né son point de vue vis-à-vis de cet art. « Avoir un bon appareil ne suffit pas. L’œil du photographe fait la photo », martèle cet homme qui est toujours équipé de son Nikomat ramené d’Argentine en 1972, doté d’un objectif 24 mm et téléobjectif 85/35. Aujourd’hui, le vieux Dany Be se désole de voir que la nouvelle génération de photojournalistes veut davantage illustrer qu’informer, à travers leurs clichés.

« Les patrons de presse les envoient faire des photos de gens en costard-cravate, assis sur leur bureau. Où est l’information dans ce genre de photos ? », se demande-t-il. À chaque fois qu’il a l’occasion de discuter avec les jeunes, cette figure du photojournalisme ne manque pas de leur dire de raconter une histoire, « il ne faut pas photographier pour juste photographier ». Pour Dany Be, le photojournalisme est l’enfant du mariage de la technique et de l’artistique. De son temps – du temps de l’argentique (quand les pellicules étaient encore usitées) – il n’y avait pas de place pour l’improvisation. « Arrivé sur le terrain, je savais déjà ce que je voulais prendre comme photo et ce que je voulais faire. Je savais d’emblée où me mettre et quels seraient les réglages et les paramétrages à exécuter pour avoir les clichés que j’ai prévus », raconte-t-il.

Aucune erreur de calcul des ouvertures et des diaphragmes n’était permise, sous peine de gâcher une pellicule et de rater l’instant à photographier. Le mode automatique n’avait pas encore été inventé à l’époque, les écrans à cristaux liquides (LCD) n’existaient pas encore. Le technicien ne voyait le rendu qu’une fois en laboratoire. Les expériences, les évènements politiques et la vie ont façonné Dany Be, un monument vivant du photojournalisme, et de l’histoire malgache.