Interview de Gérard Rakotonirina, président de l’Ordre des journalistes de Madagascar : « Les deux régimes qui se sont succédé ont été déterminés à “museler” la presse »

Interview de Gérard Rakotonirina, président de l’Ordre des journalistes de Madagascar : « Les deux régimes qui se sont succédé ont été déterminés à “museler” la presse »

Un bilan amer et un avenir flou. Le président de l’Ordre des journalistes de Madagascar (OJM) est assez négatif dans son analyse de la situation du journalisme et du monde de la presse en général à Madagascar, tout en félicitant Politikà au passage pour ses cinq ans.

Quel regard portez-vous sur le monde du journalisme malgache ?

Gérard Rakotonirina (G.R.) : Je suis dubitatif. Certes, une loi spécifique régit le secteur. Mais garantit-elle la liberté d’expression et la pluralité des idées ? Des journalistes, pour la plupart jeunes, se forment et se recyclent. Leurs produits respectent-ils les attentes de l’audience ? Nous sommes libres de parler de tous les sujets que nous voulons. Cela veut dire que nous respectons l’éthique et la déontologie du métier ?

Nous avons un magazine comme Politikà qui fête ses cinq ans d’existence, qu’il faut d’ailleurs féliciter, et qui garde une ligne respectable. Mais qu’en est-il des autres titres qui sont à la merci des politiciens ? Ce sont autant de remises en question qui font qu’il est très difficile d’être catégorique dans un bilan.

Ces cinq dernières années ont été marquées par l’adoption du Code de la communication médiatisée régissant le métier. N’est-ce pas une avancée notable ?

G.R. : La loi a été modifiée deux fois. Mais à mon avis, elle ne s’est pas améliorée. Beaucoup de points issus des consultations des journalistes venant de toutes les régions de Madagascar n’ont pas été pris en compte. Plus particulièrement, les dispositions concernant l’OJM ne jouent pas en faveur du métier. En toute objectivité, aucun candidat ne pourrait remplir les conditions exigées dans cette loi pour se présenter à la tête de l’OJM. Personnellement, je déplore les manœuvres malsaines orchestrées pour violer l’esprit de cette loi.

Quelles pourraient être les conséquences de ce que vous affirmez comme étant une manœuvre dans la pratique du métier ?

G.R. : La mission principale de l’ordre, qui est de protéger les journalistes dans la pratique de leur métier, est maintenant occultée. Cette loi est plus liberticide que l’ancienne, notamment à cause des dispositions concernant l’ordre. D’ailleurs, nous le savons tous, aucun ordre professionnel au monde, ni à Madagascar, ni ailleurs, n’a l’empreinte du ministère de tutelle dans son organisation. Nous savons que l’ordre regroupe les journalistes.

Mais il ne se tient pas en donneur de leçon, que cela soit envers les journalistes ou envers les patrons de presse. L’ordre veille au respect de l’éthique et de la déontologie régissant le métier. Il renforce la solidarité des journalistes et cherche à promouvoir le journalisme par la mise en place de diverses collaborations avec des entités extérieures. L’organisation du métier en général est de son ressort. Mais si le ministère de tutelle s’en mêle, il s’accaparera toutes ces prérogatives.

Que pourrait-on dire de la liberté de presse et de la liberté d’expression en général ?

G.R. : Je trouve dommage que les deux régimes qui se sont succédé soient ainsi déterminés à abuser de la prérogative de l’État pour “museler” la presse et les citoyens. Durant les cinq, voire sept dernières années, nous avons assisté à la convocation de beaucoup de personnes pour enquête. Dans la plupart des cas, les raisons en étaient la publication d’informations sur les réseaux sociaux ou d’autres supports médiatiques.

Si auparavant, la majorité des plaintes ont été formulées par les particuliers ; ces derniers temps, on assiste de plus en plus souvent à des cas où ce sont des membres de l’administration qui sont à l’origine de ces convocations. De plus en plus de journalistes ont ainsi été convoqués… Personnellement, j’ai dû assister à au moins 13 enquêtes préliminaires concernant des journalistes. Une journaliste a même été placée sous mandat de dépôt. Je ne parle même plus des suspensions d’émissions qui sont contraires à la Loi sur la communication et à la Constitution. Pourtant, elles ont été appliquées dans le cadre de l’urgence sanitaire.

Comment voyez-vous l’évolution du journalisme à Madagascar face à la mutation du monde de l’information dont le développement de la presse en ligne ?

G.R. : Bon nombre de citoyens croient que l’ère du numérique marque la fin des supports d’informations dits conventionnels. Mais à vrai dire, je trouve que ces supports ne sont pas en concurrence avec la presse traditionnelle. Au contraire, ils sont complémentaires. À Madagascar, tout va dans ce sens. Je suis optimiste quant à l’utilisation intelligente d’internet comme source d’informations et support de diffusion.

Il s’agit d’ailleurs d’un défi qui s’impose au monde du journalisme, à condition bien sûr que les journalistes ne soient pas attirés par la solution de facilité que représentent, à tort, les réseaux sociaux. Il faudrait qu’ils restent professionnels et recoupent les informations obtenues sur internet avant de les publier. Ce qui nous distinguera d’une simple personne ayant une information à diffuser.