Interview de Mialisoa Randriamampianina, Rédactrice en chef du réseau Malina : « Le journalisme d’investigation est généralement perçu comme une démarche négative »

Interview de Mialisoa Randriamampianina,  Rédactrice en chef du réseau Malina : « Le journalisme d’investigation est généralement perçu comme une démarche négative »

Créé par l’association Transparency International – Initiative Madagascar (TI-MG) en 2018, le réseau Malina rassemble une quinzaine de journalistes d’investigation venant des quatre coins de l’île. Les journalistes du réseau couvrent de vastes sujets et ambitionnent de produire des articles et des reportages de qualité mettant en lumière les pratiques de « grande » corruption à Madagascar. Dans cette interview, Mialisoa Randriamampianina nous livre son avis quant au principe de liberté dans l’exercice du métier de journaliste.

Comment voyez-vous le monde des médias à Madagascar ?

Mialisoa Randriamampianina (M.R.) : Un monde de paradoxes. Le foisonnement des titres, des médias et des émissions journalistiques dans leurs grilles respectives donne l’impression d’une certaine diversité du paysage médiatique. Seulement, nous faisons face à une foule de médias qui relate les mêmes faits, concentrés en général sur de mêmes points de vue, et qui invite les mêmes personnes sur leurs plateaux ou dans leurs colonnes. Dans la capitale et les grandes villes, nous avons encore un choix de titres…

Mais dans les zones isolées où les médias d’État sont les seuls accessibles, nous réalisons que les informations délivrées aux citoyens ne reflètent pas nécessairement une variété d’opinions. D’un autre côté, les journalistes malgaches travaillant dans les organes de presse privés peinent à exercer leur métier pleinement et de façon indépendante. Des enjeux économiques et politiques sont sur la table. La diversité reste une façade et ceci n’est pas près de changer, sauf si les professionnels de la presse décident de donner un coup de pied dans la fourmilière pour établir les conditions d’une presse libre et indépendante.

Reporters sans frontières note un paysage médiatique se polarisant de plus en plus avec des médias sous influence. Qu’en pensez-vous ?

M.R. : Cela se comprend et je le disais d’ailleurs précédemment. Les informations émanant des médias publics sont fortement orientées vers la transmission des actions gouvernementales. Une partie des médias privés suit de plus en plus cette ligne, à quelques subtilités près. Une autre partie prend la ligne d’opposition, en raison de l’appartenance du média à tel ou tel personnage politique. Ce jeu laisse penser qu’il y a un équilibre entre les deux camps, mais est-ce le rôle des journalistes ? Les journalistes ont le devoir d’informer, d’investiguer et ces influences politiques biaisent la pratique du métier. Dernièrement, cette manière de relater certains faits dans la presse est très visible.

Nous savons déjà d’avance quel titre publiera telle information, et par conséquent, quel média réalisera un “contre reportage”, en fonction des circonstances. On a déjà une idée de la station qui passera une affaire, un sujet précis ou les paroles d’une personnalité ou d’une institution précise à la trappe, quand bien même l’intérêt général est concerné. Mais cela reste symptomatique de l’atmosphère politique et économique dans lequel les médias évoluent : une atmosphère où il est difficile, voire quasiment impossible d’exercer le métier avec indépendance et autonomie.

En tant que promoteur du journalisme d’investigation à Madagascar, quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez ?

M.R. : L’accès à l’information publique reste problématique à Madagascar. L’expérience de Malina, mais aussi d’autres journalistes dans d’autres secteurs qui vivent la même expérience, démontre qu’il est difficile d’avoir accès à des documents censés être publics. Le journalisme d’investigation est généralement perçu comme une démarche négative, voire de contestation. La démarche d’investigation n’est pas toujours comprise ou bien les personnes et institutions concernées font semblant de ne pas comprendre. Mais toujours est-il que notre rôle n’est pas de “tirer” sur autrui. Nous mettons à jour des informations importantes et cachées, tout en protégeant nos sources, par un travail de recoupement, de vérification et d’enquêtes. Les informations résultent de cette investigation, ni plus, ni moins.

En cours de recherche, nos journalistes subissent souvent des intimidations verbales, des menaces plus ou moins appuyées, des questionnements sur l’origine des informations et des demandes d’autorisation pour la divulgation d’informations. Ces dernières appartiennent pourtant au domaine public et doivent être accessibles à tous. Bien que nous fassions le choix de ne pas en faire toute une histoire, nous prenons ces faits au sérieux. Ils sont révélateurs du climat dans lequel nous vivons et d’un désir à peine voilé de vouloir museler les journalistes et diriger leurs travaux vers telle ou telle direction.

Quels résultats la TI-MG attend-elle des investigations menées par les journalistes au sein du réseau Malina ?

M.R. : TI-MG est une association qui lutte contre la corruption. De ce fait, nous voulons que les investigations de Malina soient utilisées comme outils de plaidoyer pour toute association ou institution et pour tout citoyen, qui en a besoin. Les investigations du réseau Malina, contrairement à ce que certains véhiculent, n’ont pas pour objectif de nuire. Comme tout journaliste, ceux du réseau Malina travaillent pour informer et investiguer sur un sujet précis, récolter les résultats de ces investigations et produire des articles, des films, etc. Nous avons l’objectif de donner aux décideurs, aux citoyens, aux activistes, aux associations, des pistes de réflexion et des éléments de prise de décision. Par notre travail, nous souhaitons contribuer à créer un Madagascar meilleur et libéré de la corruption.

Comment voyez-vous la situation des lanceurs d’alerte à Madagascar ?

M.R. : La situation est extrêmement problématique. Nous avons le souci de la protection des lanceurs d’alerte qui sont de précieux alliés dans nos investigations. Grâce à eux, nous pouvons explorer des pistes insoupçonnées. L’absence de dispositions légales concernant les lanceurs d’alerte rend leur protection aléatoire. Or, nous sommes tous des lanceurs d’alerte potentiels et nous pourrions être en connaissance de faits, d’informations, de sujets qui nécessitent une investigation. Pour l’heure, les lanceurs d’alerte malgaches n’ont pas de statut juridique et ne bénéficient pas d’un régime protecteur.

Pourtant, ils risquent gros : leur carrière, leurs activités, leurs moyens de subsistance, leurs finances, leur sécurité et celle de leurs proches, leur vie personnelle, etc. et ce, au nom de l’intérêt général. On constate que ceux qui tirent la sonnette d’alarme sont aujourd’hui les plus exposés et les moins protégés. Il nous faudrait absolument des dispositions légales qui les défendent face aux représailles. Celles-ci assureront la confidentialité de leur identité et les protégeront d’une procédure abusive en diffamation si le cas se produit.