Interview de Katia Rahajason: « On assassine indirectement notre père ! »

Interview de Katia Rahajason: « On assassine indirectement notre père ! »

Présumé être le financier d’une manifestation à Ambohipo, l’ancien journaliste et ministre de la Communication, Harry Laurent Rahajason, connu sous son nom de plume Rolly Mercia, a été condamné à une peine de 44 mois d’emprisonnement ferme. Sa fille, Katia Rahajason, nous livre quelques mots sur cette affaire.

Comment votre famille a-t-elle accueilli le verdict du 7 mai ?

Katia Rahajason (K.R.) : Notre père a été placé sous mandat de dépôt le 16 juillet 2020. Le 7 mai, la Cour d’appel a confirmé le verdict du tribunal de première instance évoquant un emprisonnement ferme de 44 mois pour “atteinte à la sûreté de l’État”. Ce, après plusieurs reports d’audience et maints efforts qui se sont avérés vains pour combattre, selon la famille, cette véritable injustice. Oui, nous avons dû beaucoup lutter ! Notre dossier a été constamment déclaré non recevable par le juge. Selon celui-ci, le dossier n’aurait pas suivi les procédures.

Nous étions obligés de faire appel à un huissier. Nous nous sommes rendus au centre de détention d’Antanimora pour vérifier la véracité de ses propos. Comme preuve, nous avons vu le bordereau d’envoi avec le cachet de la prison et un accusé de réception du parquet confirmant la réception du dossier. Nous avons remis ces nouveaux éléments de preuve au tribunal pour demander un rabat de clôture, ou pour ajourner l’annonce du verdict ou même pour une annulation des décisions. Mais le tribunal a ignoré ces éléments. Nous avons demandé un pourvoi en cassation et nous attendons actuellement une date émanant des instances pour la suite du dossier.

Selon vous, peut-on parler d’une décision politique ?

K.R. : Effectivement, les décisions politiques ont pris le dessus sur la justice et la droiture. Pour nous, il n’y a que de l’injustice. Le tribunal affiche un déni de justice par rapport aux aveux à la barre et les preuves que nous avons avancées et qui n’ont jamais été considérées. On nous a toujours signifié que le dossier relève du pénal, car il s’agirait d’un délit de droit commun. On a essayé de nous faire croire que le jugement n’a de rapport ni avec le métier de journaliste de notre père, ni avec la politique.

Or, le contraire est évident. La plainte se base sur une accusation sans preuve, sur une soi-disant atteinte à la sûreté de l’État, sur le fait que Rolly Mercia aurait envoyé des étudiants pour organiser une manifestation à Ambohipo. Rien que dans la logique des choses, un présumé organisateur de manifestation mérite-t-il 44 mois d’emprisonnement ? Ce n’est pas cohérent puisque même la sentence ne correspond pas au délit prétendu. Rappelons les faits : Félicien, une seule personne parmi les cinq co-
inculpés, a prononcé le nom de Rolly Mercia. Selon la loi, la déclaration d’un co-inculpé ne devrait être prise en considération sans preuve matérielle. D’autant plus qu’à la barre, Félicien avoua ultérieurement qu’il avait été mandaté par une personne proche du pouvoir actuel pour dénoncer Rolly
Mercia. Malgré tout, la première accusation de Félicien contre notre père était la seule déclaration que le tribunal a retenue afin de conclure son verdict.

La famille confirme qu’il y a vraiment de l’injustice par rapport aux faits. Nous estimons que ce que Rolly Mercia subit relève de la vengeance politique, étant donné qu’il a eu des différends avec le pouvoir depuis qu’il a quitté le parti Miaraka amin’i prezidà Andry Rajoelina (Mapar). Quoi qu’il en soit, il a déjà déclaré en 2018 qu’il n’allait plus faire de la politique.

Vu cette situation, avez-vous de la rancœur envers les dirigeants actuels ? Quelles sont vos perceptions ?

K.R. : Peu importe qui est le président de la République, en tant que raiamandreny, il doit être juste si on est dans un état de droit. Il faut qu’il ait l’intelligence de prendre de la hauteur, et il doit être le garant de la justice en étant le président du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Il faut appliquer la loi. Dans cette affaire qui concerne mon père, la partie civile n’a jamais présenté de preuves de son accusation alors que selon la loi, il appartient à celui qui accuse d’en apporter. Pour sa défense, l’accusé a toujours avancé des preuves matérielles qui n’ont pas été considérées. Il est tout à fait clair que nous nous trouvons devant un acharnement et un abus juridiques.

Estimez-vous donc que les droits de l’homme ont été bafoués ?

K.R. : En plus de la violation manifeste des règles élémentaires de la procédure pénale malgache, les droits humains fondamentaux de mon père ont été bafoués. Rolly Mercia était déjà malade avant qu’on ne l’eût mis en détention : il souffrait d’un Accident ischémique transitoire (AIT), ce qui l’avait contraint à suivre divers traitements en prison pour son cœur et sa tension artérielle. Il souffre d’une autre maladie qui nécessite une intervention chirurgicale, nous devons en faire le bilan. En détention, avec les pénibles conditions carcérales comme on peut l’imaginer, son état de santé s’est aggravé.

Le 1er septembre, Rolly Mercia avait 40 degrés de fièvre. Il est triste de vous partager que même après une contre-expertise du ministère à travers un médecin traitant et la direction générale de l’administration pénitentiaire, les droits fondamentaux de Rolly Mercia d’avoir accès aux soins et aux traitements n’ont pas été respectés ; bien que ces entités aient confirmé qu’il était vraiment malade et qu’il avait besoin d’être suivi quotidiennement par des médecins spécialistes. À un moment, nous étions contraints d’apporter nous-même les perfusions et le matériel pour que le médecin du centre puisse faire un électrocardiogramme, car le centre de détention n’est pas en mesure d’offrir aux détenus les soins et traitements vitaux pour leurs maladies.

Pour le cas de Rolly Mercia, la situation est assez grave. Son évacuation dans un hôpital spécialisé devrait être un devoir et une obligation. Cependant, nos demandes d’évacuation sanitaire, ainsi que celles du Haut conseil pour la défense de la démocratie et de l’état de droit (HCDDED), n’ont jamais reçu de réponse positive, car le juge s’y est opposé. Pire encore, les certificats médicaux, ceux du 1er septembre et du 4 février 2021, ont disparu du dossier pénal. C’est le droit de Rolly Mercia d’avoir accès aux soins et aux traitements médicaux, d’avoir un procès juste et équitable. Ceux qui lui refusent ces droits l’assassinent indirectement. L’état de santé de notre père est très mauvais. Il pourrait mourir en prison. Ainsi, nous nous préparons déjà au pire !

À travers l’affaire Rolly Mercia, comment percevez-vous la notion d’état de droit ?

K.R. : Le problème est qu’à tout moment, si une personne porte plainte, par exemple, celui qui est accusé peut être jeté en prison, même sans preuve. C’est ce que l’État véhicule à travers le dossier Rolly Mercia. Cela représente un danger pour l’ensemble des citoyens. Le cas peut faire jurisprudence. Pour de simples rancunes, on peut donc envoyer quelqu’un en prison.

Les dirigeants actuels véhiculent toujours la notion d’état de droit, la démocratie, les droits individuels, l’indépendance et l’impartialité de la justice. Aucune organisation de la société civile ou organisme luttant pour le respect de l’état de droit ou des défenseurs des droits de l’homme ou encore ceux qui défendent la liberté d’expression n’ose réagir. Même un meurtrier a des droits alors que Harry Laurent Rahajason qui n’a ni assassiné ni blessé quiconque n’en a pas. Les observateurs de la vie publique sont-ils conscients de ce qui est en train de se passer ? Qui ne dit mot consent. Ils sont d’accord ou complices de l’injustice qui est en train de se passer.

L’homme d’affaires Maminiaina Ravatomanga a porté plainte contre votre père. Est-ce une nouvelle menace qui pèse sur lui ? K.R. : Maminiaina Ravatomanga l’accuse de faux-témoignage dans une affaire encore en cours devant le Parquet national financier à Paris (PNF). La plainte concerne également un article datant de 2015, qui devrait déjà être prescrit, pour diffamation par voie de presse à l’endroit de cet homme d’affaires. Le procureur a affirmé que la plainte est recevable. Alors que le PNF n’a pas encore conclu l’affaire, un autre mandat de dépôt a été lancé contre Rolly Mercia qui est déjà en prison. Le concept de justice et d’État de droit est bafoué. Les droits sont-ils pour le peuple malgache ou seulement pour quelques privilégiés qui peuvent manipuler la justice ?