Candidats indépendants : sans parti pris

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Candidats indépendants : sans parti pris

Les candidats indépendants règnent en maître. Le lent déclin des partis politiques est un facteur indéniable de cette situation. Les « indépendants » défendent une certaine stratégie qui pourrait les amener à la victoire.

Sur les 803 candidatures validées par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), 517 ont été enregistrées au nom d’indépendants. Cette déroute des partis politiques traditionnels était prévisible, mais l’ampleur du désastre est de taille. La plupart des aspirants à la Chambre basse ont choisi de faire cavalier seul et de s’affranchir des carcans des partis politiques.

Facteur de déclin

Les partis politiques malgaches ont perdu de leur superbe au fil des décennies. L’accroissement du nombre de formations légalement inscrites auprès du ministre de l’Intérieur et de la décentralisation (MID) coïncide pourtant au déclin de leur force et de leurs impacts sur la société. Aujourd’hui, plus de 200 partis sont officiellement inscrits. Cependant, la plupart ne sont que des coquilles vides et n’existent que sur papier. Ils n’ont ni adhérents, ni vision. En 2018, le Premier ministre Olivier Mahafaly Solonandrasana avait émis l’idée de mener une campagne d’assainissement dans le milieu politique. Cette tentative est aujourd’hui demeurée lettre morte, le vent du changement ayant tout emporté sur son passage. Dans les pays occidentaux, les partis politiques ont pourtant regagné des couleurs. Les nouvelles « formations » comme Podemos (Espagne), Syriza (Grèce) ou La France Insoumise (France), d’obédience progressiste et se revendiquant de la gauche radicale, ont insufflé une nouvelle dynamique dans la participation citoyenne. La lassitude des citoyens vis-à-vis de la politique « traditionnelle », les a incités à intégrer ces formations politiques. Elles ont su exprimer la colère d’une partie importante des classes populaires contre les politiques d’austérité et contre tous les partis, de droite comme de gauche, qui se sont succédé au pouvoir pour les mettre en œuvre. « Pourquoi les partis de masse sont-ils de retour ? Parce que c’est toujours le meilleur moyen d’organiser les faibles pour affronter les puissants », explique Paolo Gerbaudo dans un article publié dans Politikà1. Pour Manuel Wally, la relation qui s’est dégradée entre les formations politiques et les citoyens est un facteur de déclin économique. « Vu que les partis malgaches interagissent rarement avec le citoyen hors période électorale, et considérant que leurs programmes ne sont pas toujours clairs, l’électeur s’interroge naturellement sur la valeur ajoutée par les partis », explique-t-il2.

Le vent du changement

Les pratiques politiques ne séduisent ni les citoyens ni les prétendants aux mandats électifs. Peu de partis possèdent une vraie structure et une vision qu’ils traduisent en actions. Pour les prochaines législatives, seule la plateforme Isika Rehetra Miaraka amin’i Andry Rajoelina (IRD) a réussi le tour de force de présenter des candidats dans toutes les circonscriptions. Toutes les autres places ont été confisquées par les indépendants. Il y a de fortes chances pour qu’ils raflent la majorité des sièges si l’IRD et le Tiako i Madagasikara (Tim), essentiellement, n’arrivent pas à faire barrage. Lors de la dernière législature, 42 candidats indépendants avaient déjà réussi à siéger. Or, dans ce même laps de temps, si l’on compare la situation dans d’autres pays, aucun candidat indépendant n’a siégé dans les parlements sénégalais et nigérians, trois y ont siégé au Ghana, et seulement deux au Kenya. Ces chiffres sont révélateurs de l’accroissement du phénomène à Madagascar. L’affaiblissement des formations politiques est une brèche ouverte pour les candidats sans parti. « Le phénomène des candidatures indépendantes s’expliqueraient aussi par la réticence des chefs de partis à inviter l’ensemble des aspirants à concourir à leur nomination partisane à travers les mécanismes de démocratie interne au sein des partis politiques, estime Manuel Wally. Le Nigeria et le Ghana, dont les grands partis pratiquent la démocratie interne, ne comptent qu’un nombre négligeable d’élus indépendants. »2

Idéologie

Les partis politiques ont besoin de fonds importants pour pouvoir travailler sereinement. Ils ont aussi besoin d’être au pouvoir pour asseoir leur légitimité et leur socle, si bien qu’une fois éjectés du giron de l’Administration, leurs membres disparaissent ou sont moins enclins à être actifs. Dans la Grande île, aucune loi ne régit le financement des partis politiques. « L’État ne leur accorde aucune aide, alors qu’ils sont sensés accomplir une mission de service public, du moins à travers leurs rôles et fonctions au sein des institutions de l’État et dans la société en général. Lors des débats dans le cadre de l’élaboration d’une réglementation du financement des partis, les partis des présidents comme l’Arema et le Tim, disposant de ressources pour financer leurs activités, s’étaient montrés très réticents à l’idée de mettre en place un système de financement des partis politiques par l’État »3, soulignent Jean Aimé Raveloson et Rindra Hasimbelo. Cependant, rares sont les formations politiques qui s’appuient réellement sur une idéologie, si bien que dès que le vent du changement souffle, elles sont emportées. « Le retrait du pouvoir, la démission ou le décès du leader est souvent à l’origine d’un déclin, d’un effacement de la scène politique ou d’une scission du parti, à l’exemple du PSD, de l’Arema et du Tim », soulignent les auteurs.

Vaincus

Du côté des indépendants, la raison du choix est claire. Il répond à un besoin d’indépendance et non pas une volonté de s’écarter des structures politiques habituelles. « Actuellement, il y a des problèmes dans la plupart des partis, au niveau du leadership notamment. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas intégré une formation politique. Je serais redevable envers elle et il y a un risque que je ne devienne qu’une “boîte aux lettres”, à la fin. Je ne devrais suivre que les directives imposées par le parti. Être indépendant prouve que vous avez une personnalité », défend Mahazaka Rabenandrasana (voir son interview par ailleurs), candidat indépendant dans le premier arrondissement d’Antananarivo. Tsibara Mbohoahy, candidat en 2013, enseignant à l’Université de Toliara, abonde dans ce sens. « Si l’on est élu sous la bannière d’un parti politique, notre personnalité ne ressortira pas réellement. Si l’on intègre un groupe parlementaire, par exemple, il est difficile de présenter ses idées, aussi excellentes soient-elles, si elles ne correspondent pas aux aspirations du groupe. Bien souvent, les partis politiques sont hyper personnalisés. Rares sont ceux qui pensent à renforcer la base de leur parti ».

Plateforme

Trois grandes tendances auraient pu se dessiner lors de la prochaine législature, si l’on se réfère aux résultats de la présidentielle : IRD, Tim et HVM. Cependant, les sympathisants de l’ancien président Hery Rajaonarimampianina ont soigneusement évité d’utiliser ce nom. Ils ont plutôt opté pour une plateforme dénommée Vondron’ny Tia Tanindrazana (VTT). « Hery Rajaonarimampianina a été défait au premier tour. Il est très difficile pour les candidats de s’associer à son nom s’ils veulent une chance d’être élus », glisse Tsibara Mboahay. Mohamed Rachidy, secrétaire général national du du parti HVM, défend la pertinence de cette approche. « C’est une stratégie commune dans la politique. Les diverses forces politiques se regroupent en une alliance pour affronter les élections. C’est pour cela que nous avons mis sur pied la plateforme VTT. L’objectif de son initiateur est de regrouper sous une même alliance les “vrais” patriotes. La liste est composée de 70 noms », avance notre interlocuteur. Cependant, cela n’écarte en rien le risque d’une élection massive des candidats indépendants, source d’instabilité institutionnelle, comme Hery Rajaonarimampianina l’a appris à ses dépens. N’ayant eu aucun député élu, il a dû composer avec une majorité versatile. Il a dû monter de toute pièce une majorité parlementaire qui a explosé en plein vol. D’ailleurs, Harijaona Randriarimalala, alias Jaona Elite, le leader supposé du groupe parlementaire, a déposé sa démission dès juin 2018. Il a même choisi de rouler pour Andry Rajoelina. Idem pour les autres figures de proue du HVM, à l’image de Siteny Randrianasoloniaiko, qui n’a pas hésité à retourner sa veste pour se présenter au nom de l’IRD. Le dernier mot reviendra aux électeurs : soit ils adouberont les indépendants, soit ils opteront pour le renforcement des partis politiques.

Raoto Andriamanambe

Réferences : 1Le retour du parti Paolo Gerbaudo, Politikà 11 – 2 Réglementation du financement des partis politiques et des campagnes électorales Étude comparative des pratiques en espace francophone Manuel Wally, PhD, LLB (décembre 2016) – 3 Les partis politiques malgaches à travers les régimes et gouvernements successifs, Rindra Hasimbelo et Jean Aimé Raveloson (FES, août 2011)