Décentralisation, un mouvement de reconstruction identitaire

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Décentralisation, un mouvement de reconstruction identitaire

La « décentralisation effective » semble se cantonner à une simple perspective de démembrement de collectivités politiques. Les discussions sur la « décentralisation effective » se font autour de la problématique de l’éternel non-respect des principes de décentralisation et des aspects financier, économique et technique. Les pratiques de la « décentralisation effective » se laissent caractériser par décentralisation opposée à la déconcentration, par le biais de maires qui feraient face aux élus nationaux ou par les premiers magistrats qui seraient confrontés aux représentants de l’État. Ce dernier reste fortement centralisé et centralisateur.

L’État reste fortement centralisé et centralisateur.

Groupes sociaux
Ainsi, les problèmes de la décentralisation à Madagascar demeurent persistants. La décentralisation revient à l’ordre du jour à chaque période de crise et lors des grands débats qualifiés de « régionaux » ou « nationaux » (en 1972, 1990/91, 2002, 2010). Ceux-ci ont abouti à des résolutions instituant le principe de libre administration subnationale. Alors que certains groupes sociaux pensent que la décentralisation représente vraiment la solution à leurs problèmes, elle tarde à se développer en un mouvement social accompagné d’un processus d’intériorisation et de reconstruction identitaire de la société et de la nation entière, incluant les élites. Le processus ne se limite pas à la mise en place ou à la superposition des structures de telle sorte que les nouvelles formes de pouvoir et la légitimité qui en découlent n’éliminent pas les précédentes, mais s’y ajoutent en les réorganisant. Décentraliser équivaut à établir un nouvel ordre politique, juridique, économique et social. C’est déconstruire et reconstruire. La décentralisation doit permettre de déconstruire cet État centralisateur qui fait de la résistance et qui peine à céder des compétences sur les plans politique et économique. Elle doit déconstruire cette société au sein de laquelle la grande majorité de la population vit dans des structures sociales très hiérarchisées et qui engendre des inégalités sociales perçues à la longue comme voulues par Zanahary et Andriamanitra. La décentralisation devrait réduire les mauvaises pratiques de gouvernance basées sur le « kiantranoantrano », l’impunité, le corporatisme et le clientélisme à travers l’instrumentalisation des valeurs comme « raiamandreny » et « fihavanana ».

La décentralisation doit permettre de déconstruire cet État centralisateur qui fait de la résistance et qui peine à céder des compétences sur les plans politique et économique

Déconstruction
La décentralisation permettra de construire de (nouvelles) collectivités territoriales ancrées dans de nouvelles identités libérées des anciennes catégorisations et stéréotypes. Elle rendra effectives les nouvelles manières de gouverner et de répondre positivement à la forte revendication de démocratie de proximité et de participation d’une grande partie de la population, tout en promouvant le changement des structures centralisatrices de pouvoir et la création de formes de contrôle du pouvoir ainsi que des formes de participation dans les collectivités à travers des élections libres, transparentes et acceptées par tous. Ce qui devrait favoriser des modèles de démocratie qui correspondent aux valeurs socio-culturelles malgaches tels que la solidarité (« valala iray aza ifanapahana ») et le collectivisme (« valin-tanana, mifanome tanana, mifamelona, kaoperativa »). La décentralisation servira à rééquilibrer les dynamiques territoriales seulement à travers les processus de déconstruction et de construction. La colonisation française a créé les catégorisations et les stéréotypes liés à la décentralisation. Ils ont été renforcés et instrumentalisés par les élites et domestiqués par les populations qui les considèrent comme l’ultime recours pour survivre. Seule la dynamique d’une réelle décentralisation permettra de démonter les stéréotypes qui seront remplacés par de nouvelles pratiques qui se basent sur les nouvelles valeurs acquises ensemble durant le processus d’apprentissage de la démocratie et de la gouvernance locale. C’est de cette manière que ces nouvelles pratiques entreront dans les champs de représentation et de croyance des membres des collectivités et de la nation. Aujourd’hui, la capitale, la province d’Antananarivo et les grandes villes sont survalorisées au détriment d’immenses zones qui manquent d’infrastructures, qui sont déshéritées et sous-développées. La décentralisation, en tant que mouvement, laissera émerger une nouvelle citoyenneté plus active, engagée et respectueuse du droit et de la discipline. Les stéréotypes et les conflits identitaires ont toujours eu tendance à entraîner la polarisation de la société malgache. À travers cette nouvelle appropriation du concept, les citoyens s’engageront à mettre en question les situations perçues comme étant injustes et illégitimes et ne seront plus en attente permanente de charité. Ils s’intéresseront davantage à la gouvernance et aux affaires publiques. La décentralisation permettra d’ancrer la culture de la justice sociale (« rariny sy ny hitsiny ») et de l’équité (« mifampitsinjo ») entre les individus, les groupes sociaux, les communes et les régions. Les populations croiront que la décentralisation assure la durabilité du développement, en particulier en ce qui concerne le respect de l’environnement et de l’équilibre écologique.

Jean-Aimé Raveloson