Interview de Fidèle Razara Pierre, député élu à Ambatondrazaka

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Interview de Fidèle Razara Pierre, député élu à Ambatondrazaka

« Les Malgaches ont élu un président mégalomane »

Quel regard portez-vous sur la première année de Andry Rajoelina au pouvoir ?
Fidèle Razara Pierre : Je trouve que la population a le droit d’être bien déçue au vu de ce qu’il a accompli, ou de ce qu’il n’a pas accompli, durant ces 365 jours. Je trouve qu’en un an, on ne voit pas ne serait-ce que des prémices de réalisations concrètes.

Velirano 1 : La paix et la sécurité, une priorité : protéger nos frontières et nos ressources naturelles, lutter contre l’insécurité quotidienne, renforcer la défense de notre territoire.
F.R.P. :  L’erreur du président de la République a été de considérer que, doter l’armée de matériel, soit la meilleure façon de rétablir la sécurité dans les zones rouges. Au contraire, je pense qu’il aurait dû, en premier lieu, valoriser les ressources humaines. Aujourd’hui, nous sommes témoins des dérives des forces de l’ordre qui abusent justement de leurs armes. Avant d’accéder au pouvoir, Andry Rajoelina aurait dû faire un état des lieux sur l’utilisation de ses armes et de ses hommes afin d’apporter de nouvelles stratégies de redressement. Je déplore le fait que les forces de l’ordre soient devenues une entité qui tue les Malgaches sans état d’âme. La situation n’a jamais été aussi alarmante.

Velirano 2 : L’énergie et l’eau pour tous : offrir une électricité moins chère, électrifier et raccorder tout Madagascar, apporter de l’eau potable à tous.
F.R.P. : À mon avis, le fait de dire “pour tous ” est un discours dans le pur esprit du populisme. On ne peut pas parler d’accès généralisé et pour tous quand il s’agit de services payants. D’ailleurs, le gouvernement actuel n’a pas encore fait, ni essayé, de rendre plus facile cet accès à l’eau et à l’électricité. Les projets existants ont été initiés par l’ancien chef de l’État. D’ailleurs, je trouve qu’il y a mille manières de parvenir à l’autonomisation énergétique.
La Jirama n’est pas la seule et unique alternative. Il est temps que les dirigeants se penchent sur d’autres alternatives. L’approvisionnement en eau et en électricité n’a jamais été aussi déplorable. Au début de son mandat, Andry Rajoelina a promis qu’il avait les solutions aux problèmes de la société nationale de distribution. Mais en réalité, il ne les a jamais eues. La preuve, il a nommé à la tête de cette société d’État un ancien ministre qu’il a déjà limogé pour incompétence.

Velirano 3 : La lutte contre la corruption et une justice équitable : zéro tolérance pour la corruption, rapprocher les services publics des citoyens, faire de chaque élu, de chaque fonctionnaire, un modèle, réformer et renforcer l’Administration judiciaire.
F.R.P. : Il est impossible d’avoir une justice équitable tant que la séparation des pouvoirs n’est pas effective. Il en est de même pour la lutte contre la corruption. Mais tout cela n’est visiblement pas le point fort de nos actuels dirigeants. Nous avons vu combien la justice a été utilisée pour régler les comptes aux adversaires politiques. En un an, nous avons vu des têtes tomber certes, mais ce n’est absolument pas grâce à une justice libre et encore moins équitable.

Velirano 4 : L’éducation et la culture pour tous : garantir un système éducatif pour tous, promouvoir l’excellence, valoriser l’enseignement technique et professionnel en particulier dans les provinces, instaurer l’éducation civique et la citoyenneté.
F.R.P. : Le système éducatif est l’illustration parfaite de l’incompétence de l’État par rapport à la gestion des affaires publiques et son mépris pour la continuité de l’Etat. Le Plan sectoriel de l’éducation (PSE), comme beaucoup d’autres programmes dans le secteur, se retrouvent actuellement en suspens du fait des changements opérés. Vous savez que même le changement de dénomination ou des structures des ministères ainsi que le fait d’avoir fusionné les départements ont provoqué la suspension des financements venant de certains bailleurs. Et puis, comment peut-on se targuer de vouloir une éducation pour tous si les dirigeants ne garantissent pas la gratuité absolue de l’accès à l’école ?
Velirano 5 : La santé pour tous et à tout âge : assurer l’accès aux soins à tous, améliorer la santé mère-enfant, prévenir les maladies, réformer le système de retraite.
F.R.P. : (rire) L’État se soucie-t-il vraiment des retraités? Qu’a-t-il fait réellement dans cette optique. À mon avis, rien. Si les gouvernants veulent nous montrer qu’ils ont une sensibilité vis-à-vis de la population vulnérable, ils devraient instaurer des services d’assistance et de couverture sociale efficients qui sont les seules manières d’aider ceux qui ne peuvent pas se payer des soins médicaux. Pour le moment, rien n’est gratuit.
Certains agents de l’État ou hauts fonctionnaires devraient avoir honte : ils préfèrent aller se soigner dans les cliniques privées ou aller à l’éxtérieur. À Madagascar, les soins dans les établissements privés sont à peu près acceptables par rapport à ceux des hôpitaux publics, dans lesquels la qualité de service est déplorable.

Velirano 6 : L’emploi décent pour tous : augmenter le nombre d’emplois, former et aider à trouver un emploi, renforcer les compétences nationales, créer une agence pour l’emploi.
F.R.P. : La création d’emploi nécessite des investissements. L’État doit investir. Mais il ne le fait pas. Les grands projets créent des emplois importants. Pourtant, quand Andry Rajoelina a accédé au pouvoir, l’une de ses premières actions était de mettre derrière les barreaux des opérateurs économiques.
Pour les investisseurs étrangers, cela équivaut à une certaine insécurité et c’est anti-productif pour le régime. C’est la même situation quand l’administration a décidé de suspendre le projet Base Toliara. Ces actions font fuir les porteurs de projets potentiels.

Velirano 7 : L’industrialisation de Madagascar : soutenir l’entrepreneuriat malgache, favoriser l’investissement dans le secteur industriel, promouvoir le « Made in Madagascar »
F.R.P. : Le projet Fihariana est la seule vraie opportunité donnée aux petites et moyennes entreprises et industries. A Madagascar, le problème est que nous ne sommes pas vraiment inventifs. À mon avis, les idées incubées ne vont pas forcément aller dans le sens de l’industrialisation. Les jeunes vont se mettre à développer les mêmes idées qui sont déjà implantées et qui fonctionnent.
L’État devrait inciter les porteurs d’idées à se regrouper dans des coopératives et à présenter des projets d’une envergure plus importante. Ces derniers nécessitent certes des financements solides, mais ils vont vraiment faire bouger les lignes. Par ailleurs, l’État parle d’industrialisation. Pourtant, il n’a pas encore mis en place les éléments de base nécessaire à son épanouissement, qui sont l’énergie et les infrastructures routières.

Velirano 8 : Nos femmes et nos jeunes pour l’avenir : tendre vers l’égalité hommes/femmes dans la société et les institutions, préparer nos jeunes à l’émergence du pays.
F.R.P. : La question du genre est problématique. L’égalité est nécessaire. Nous devons encourager les femmes à prendre des places qui sont traditionnellement briguées par les hommes. Nous devons leur accorder les mêmes avantages que les hommes dans tous les domaines. C’est la seule garantie pour une égalité entre hommes et femmes. Mais fait-on des efforts dans ce sens ? Je ne le pense vraiment pas.

Velirano 9 : L’autosuffisance alimentaire : augmenter la production de riz, développer l’élevage et la production halieutique, soutenir les agriculteurs et innover dans de nouvelles productions agricoles, améliorer les capacités de production régionales.
F.R.P. : C’est ironique de promettre l’autosuffisance alimentaire et de s’entêter à remblayer des milliers d’hectares de rizières. Dans les grandes villes, l’agriculture urbaine n’est plus possible car chaque mètre carré est voué à être transformé en zone d’habitation ou en zone commerciale.
Or, dans les zones rurales, l’insuffisance des infrastructures d’irrigation ne permet pas la culture à grande échelle. À mon avis, cette promesse sera difficilement tenable. En termes d’élevage, je pense qu’il est temps de passer à l’étape supérieure. Nos productions de viande n’arrivent plus à combler la demande grandissante, tant au niveau national qu’international. Ce qui favorise les vols de zébus et ce qui crée l’insécurité. J’estime que nos ingénieurs agricoles doivent être encouragés à entrer dans ce secteur et à produire massivement. Des facilités de créer des structures doivent leur être accordées dans ce sens.

Velirano 10 : La gestion durable de nos ressources naturelles : encourager un tourisme durable, valoriser nos richesses minières, protéger notre faune, notre flore et notre sol, reboiser nos terres, lutter contre la destruction de notre environnement.
F.R.P. : Sait-on réellement qui sont les cibles de nos actions de promotion touristique ? Le tourisme local devrait être favorisé par la mise en place d’infrastructures et par la sécurisation des investissements. Le tourisme international doit être développé à travers la multiplication des ouvertures aériennes. Les aéroports et les aérodromes sont souvent mis à l’écart des projets de développement.
Pourtant, leur exploitation permettrait d’attirer davantage de touristes dans les zones enclavées. En ce qui concerne le programme de reboisement, je trouve qu’il est important de bien choisir les espèces à mettre en terre. Il est idéal que le reboisement se fasse à travers des espèces exploitables à court terme.

Velirano 11 : La modernisation de Madagascar : créer des villes « nouvelles » pour soulager les grandes villes, rénover nos routes, nos ponts et nos voies ferrées. Construire des logements sociaux et faciliter le crédit au logement. Organiser et sécuriser le transport pour améliorer la circulation des biens et des personnes. Assainir l’espace public et gérer nos déchets. Mettre en place la ville numérique.
F.R.P. : (rire) Les Malgaches ont élu un président mégalomane ! Il ne s’agit pas de construire à tout-va. L’enjeu est d’entretenir les infrastructures en place, de gérer les problèmes existants des villes. Le président de la République ne connait pas le cachet des villes anciennes. Les infrastructures de base sont les plus urgentes à instaurer. Même sans l’intervention de l’État, les villes s’étendront naturellement. Néanmoins, tous les dispositifs de viabilité doivent être disponibles : l’électricité, la sécurité, les routes, les hôpitaux, etc.
Velirano 12 : L’autonomisation et la responsabilisation de nos territoires : créer des pôles de développement spécialisés, impliquer les territoires dans leur développement, favoriser la coopération entre les régions, les districts et les communes.
F.R.P. : La décentralisation est sacralisée par la Constitution. Pourtant, nos gouvernants sont dans une logique d’esquive permanente de la loi fondamentale. C’est ce qu’ils ont fait ces douze mois. Tel est le cas, par exemple, de la mise en place des gouverneurs des régions. Peut-on vraiment attendre quelque chose de concret de leur part dans ce sens ? Je n’en crois pas un mot.

Velirano 13 : Le sport, une fierté nationale : construire de nouvelles infrastructures sportives en particulier dans les provinces, intégrer nos jeunes par le sport, améliorer la santé par le sport, créer des centres et académies sportifs nationaux, octroyer des bourses sportives.
F.R.P. : Cet entêtement de toujours vouloir créer à tout prix me choque. Nous avons déjà des stades dans toute l’île. Pourquoi ne pas les réhabiliter tout simplement ? Il n’y a rien de mauvais dans ce projet de construction. Le seul problème est que l’argent est utilisé dans un projet d’envergure qui n’est absolument pas une priorité.

Propos recueillis par Hilda Hasinjo