Interview de Dr Rakoto David Olivaniaina

Interview de Dr Rakoto David Olivaniaina

Comment jugez-vous la Loi de Finances Initiale 2020 ?
Madagascar ambitionne de figurer parmi les pays émergents d’ici cinq ans. Il devrait connaître une croissance économique rapide, atteindre un niveau de vie et être en possession de structures économiques et sociales qui se rapproche des pays développés. Une ouverture économique au reste du monde est primordiale ainsi que des transformations structurelles et institutionnelles de grande ampleur et un fort potentiel de croissance. Il convient de noter que le PIB par habitant n’est qu’un critère partiel de l’émergence. L’émergence d’une économie va donc au-delà du développement d’un pays, il s’agit de s’éloigner de l’“économisme” qui consiste à réduire le développement à la croissance économique. L’émergence tient compte de la répartition du revenu (de la richesse) et de l’interrelation entre production et répartition susceptible de générer le développement. L’émergence du pays renvoie à une vision fortement systémique qui prend en compte des critères économiques, politiques et stratégiques, s’inscrivant dans une dynamique nationale et internationale. Par ailleurs, elle vise l’objectif de “puissance économique” dans un environnement mondial turbulent. Il faudra redéfinir le rôle de l’État et faire en sorte que son interventionnisme soit capable de booster la dynamique du développement.
Par rapport à ce rappel des conditions d’émergence et à la lecture de la LFI 2020, on peut dire que, certes, elle reflète l’ambition et la vision de l’émergence de notre pays du point de vue économique et sociale (un taux de croissance de 7% d’ici 2023: 5,5% actuellement, hausse des dépenses allouées aux secteurs sociaux de base, maîtrise de l’inflation et du déficit budgétaire, création d’emplois, satisfaction des besoins réels de la population…) mais on doit aussi avancer que plus de cohérence entre les différents objectifs et les mesures à appliquer est nécessaire.
On a besoin d’une croissance économique plus forte, durable et soutenable sur plusieurs années (au moins pendant dix ans) et de s’assurer que l’augmentation des dépenses publiques se transforme en une réelle amélioration du niveau de vie en général. La hausse de salaire des fonctionnaires doit, à titre d’exemple, se traduire par une amélioration de la productivité des agents, des services administratifs de meilleure qualité et des agents plus assidus. De bons résultats, surtout dans les secteurs productifs, peuvent annuler les effets de la hausse du salaire sur l’inflation grâce à une meilleure croissance. L’objectif de l’État de limiter le déficit budgétaire à 3% du PIB avec l’augmentation des recettes coïncide, par ailleurs, avec l’objectif de maîtriser l’inflation.

L’objectif de l’État de limiter le déficit budgétaire à 3% du PIB avec l’augmentation des recettes coïncide, par ailleurs, avec l’objectif de maîtriser l’inflation

Selon vous, l’ambition du gouvernement malgache d’atteindre un taux de croissance de 5,5% cette année est-elle réaliste ? Et qu’en est-il des prévisions de croissance sectorielle ?
Une petite variation positive de 0,2% de notre croissance économique est attendue cette année 2020. Elle repose sur une politique d’inspiration keynésienne qui vise l’augmentation de la demande globale par le biais des investissements productifs (soutenu par le multiplicateur keynésien) avec comme conséquence la hausse de l’offre globale. La LFI 2020 confirme clairement cette politique qui exige le renforcement du rôle de l’État dans un cadre d’économie de marché. L’analyse de la LFI 2020 permet d’espérer l’atteinte de ce taux de croissance car le gouvernement va appliquer des politiques conformes à ses objectifs comme une politique monétaire expansionniste pour mettre à disposition des entrepreneurs plus de liquidité, pour inciter la création de nouvelles entreprises ainsi que la demande globale. L’arrivée des flux de capitaux étrangers se fait déjà sentir grâce à la flexibilité des régimes de change (implantation d’usine de cimenterie, construction de grands hôtels de standing international…), il en est de même des séries de réformes engagées par l’État en matière de finances, d’accès aux marchés, de la mobilité de la main-d’œuvre par l’intégration économique régionale, etc.
On peut néanmoins constater que cette prévision est très prudente et tient comptes des différents facteurs de risques qui pourraient affecter la croissance économique tels qu’une reprise économique plus lente que prévu dans les pays développés, un renchérissement des taux d’intérêt, une volatilité accrue des prix du pétrole résultant des tensions géopolitiques récentes, un risque de catastrophe naturelle comme les cyclones, etc. La Grande île reste tributaire de l’aide et des transferts de fonds en provenance des pays avancés. C’est une problématique que l’on doit solutionner. Quant aux prévisions de croissance sectorielle, l’extension des surfaces cultivables par la création de nouvelles infrastructures et l’augmentation de la capacité de production permettront d’atteindre une croissance de 5,6% pour le secteur primaire.
La reprise des investissements dans les secteurs textile, boisson, tabac, la branche alimentaire et les matériaux de construction confirment l’atteinte d’un taux de croissance de 7,4% du secteur secondaire. L’expansion de la branche BTP, les grands travaux gouvernementaux qui commencent à démarrer (nouvelles villes, réhabilitation des routes nationales, construction d’infrastructures en vue de promouvoir le développement du secteur primaire et du tourisme…) l’instauration de la sécurité publique, de la protection des biens et des personnes ainsi que la mise en place d’une politique de sécurisation des investissements donnent de l’espoir pour un taux de croissance de 5,2% du secteur tertiaire. Les conditions que j’ai citées restent cependant valables pour l’atteinte de ces objectifs.

L’analyse de la LFI 2020 permet d’espérer l’atteinte de ce taux de croissance car le gouvernement va appliquer des politiques conformes à ses objectifs comme une politique monétaire expansionniste pour mettre à disposition des entrepreneurs plus de liquidité

La LFI 2020 prévoit une légère baisse du niveau de l’inflation. Pensez-vous que cela pourrait réellement se faire sachant que cette même loi met un point de vigilance quant à la perspective de relance économique à travers une augmentation des crédits à l’économie. Ce qui pourrait pourtant se traduire en une pression inflationniste ? Quels impacts concrets pourrait-on observer sur le quotidien des citoyens ?
Une augmentation des crédits à l’économie devrait avoir un effet positif sur les investissements et donc sur la croissance. Cette “politique de Go” devra ainsi relancer l’économie et, dans ce cas, elle n’est pas inflationniste.
Une augmentation de l’offre globale sera attendue par le mécanisme du “multiplicateur keynésien”, c’est-à-dire la hausse de la demande globale. Les grands équilibres macroéconomiques ne seront donc pas menacés. La hausse de la demande globale se traduit par l’amélioration du pouvoir d’achat de la population qui aura comme corollaire l’amélioration de son niveau de vie et la reconstruction de la classe moyenne source de croissance économique encore plus forte.

La LFI prévoit également un renforcement de la position extérieure de Madagascar avec une amélioration de la balance globale laquelle, selon toujours cette loi, restera excédentaire. A votre avis, la situation économique actuelle de Madagascar permettrait-elle réellement d’augmenter sa compétitivité au niveau des marchés régionaux et internationaux ?
L’émergence de Madagascar est conditionnée par une augmentation plus rigoureuse de nos recettes d’exportation et la maîtrise de nos importations. L’exportation de produits transformés à haute valeur ajoutée et la diversification de nos exportations sont des conditions sine qua non du renforcement de notre position extérieure et de l’augmentation de notre compétitivité au niveau des marchés régionaux et internationaux. Des mesures allant dans ce sens sont déjà annoncées dans la LFI 2020, mais elles restent insuffisantes et timides.
Le Bureau des normes de Madagascar (BNM) devra, par exemple, être doté de davantage de moyens financiers, humains et matériels, les contrôles de la qualité de nos importations et exportations devront être renforcés, le décret d’application de la Loi sur le développement de l’industrie à Madagascar (LDIM) devra être promulgué dans un meilleur délai, les Lois sur les grands investissements devront être revues. Madagascar dispose actuellement de tous les atouts pour exploiter à fonds ses avantages comparatifs afin d’atteindre ces objectifs : de vastes terrains, une population jeune et dynamique, un vivier de capital humain qui est pourtant menacé par la fuite des cerveaux, une stabilité politique retrouvée, un dirigeant ayant un programme et une vision claire et bien définis. Il ne nous reste qu’à nous assurer de la mise en œuvre de ces politiques dans le but d’atteindre les objectifs visés.

L’émergence de Madagascar est conditionnée par une augmentation plus rigoureuse de nos recettes d’exportation et la maîtrise de nos importations

Il est prévu que le taux de pression fiscale sera à 11,5% du PIB en 2020. Quelles sont les conditions pour pouvoir atteindre cet objectif ?
Pour éviter les effets inflationnistes d’une hausse du taux de pression fiscale, l’élargissement de l’assiette imposable, c’est-à-dire l’invention de nouvelles matières imposables, serait la meilleure option. Il en est de même de l’application d’impôts dégressifs, qui consiste à taxer beaucoup plus les revenus les plus élevés pour préserver le pouvoir d’achat de la population pauvre, et la classe moyenne qui contribue le plus au paiement d’impôts et taxes. Cette politique permettra une distribution plus équitable des richesses créées. Il ne faut pas oublier que “trop d’impôts tue l’impôt” et donc une politique fiscale prudente est souhaitée. D’un autre côté, l’État doit rationaliser les dépenses publiques et prioriser les dépenses d’investissement productif.

A votre avis, les dispositions contenues dans cette loi, notamment dans la définition des actions à mener et des secteurs prioritaires, favoriseront-elles vraiment la relance de l’économie nationale, et nous permettrait de « rattraper les retards de développement accumulés depuis plusieurs années »?
La LFI 2020 prévoit de mener des actions ciblées allant dans le sens de l’atteinte des objectifs qui mettront Madagascar sur l’orbite de l’émergence d’ici cinq ans. Elle est en faveur de l’éducation pour tous (éducation de masse), de l’instauration d’un système de protection social fiable et pérenne, de l’introduction d’une vision partagée sur la politique d’enseignement en vue d’un partenariat durable et productif entre secteur privé et public. Cependant, il faut s’assurer que des dialogues permanents entre l’État et le secteur privé soient établis.
Dans ce cas, l’État devra investir davantage dans la technologie, l’innovation et le développement humain, il doit privilégier le développement de la capacité humaine, l’industrialisation et la croissance économique, il mettra en place une coalition d’élites surtout jeunes ayant un fort sentiment nationaliste de transformer les structures de l’économie, de s’industrialiser, de promouvoir l’accumulation de capital et de mettre en place la capacité humaine. Les résultats attendus seront une bonne performance économique et la transformation sociale qui vont nous permettre effectivement de “rattraper les retards de développement accumulés depuis plusieurs années”.

Propos recueillis par Karina Zarazafy